Sa crinière est blanche, les reflets de ses cheveux bleutés, la peau de son visage, quant à elle, trahit les gerçures de la vie et la rudesse de la bise qui, parfois, vient le narguer dans son occupation préférée. Il a des airs de vieux capitaine resté à quai, un peu perdu. Un capitaine dont l’âge pourrait bien flirter avec les 90 printemps.
Chaque jour que Dieu lui prête, il fait la ronde dans le quartier, armé de son inséparable compagnon: un balai. Un balai à l’ancienne, fait de joncs serrés. Un balai de sortilèges et de voyages
vers des Sabbats improbables. Le même que celui de Mickey dans Fantasia. C‘est lui qui en a hérité et il ne le lâche pas, le bougre. Que du contraire: il quadrille, il délimite, il avance, d’un
bout de trottoir à un autre, avec son balai en mouvement perpétuel. Et à son rythme : lentement.
On le croise habillé toujours pareil. Avec ce pantalon de flanelle gris qui a vécu lui aussi, et qui tient sans doute par une vieille ceinture ou un bout de ficelle. Les bords de son falzar
viennent caresser le cuir usé de ses pantoufles. La chemise est toujours à carreaux, comme celle d’un vieil Américain qu’il n’est pas… manches courtes obligatoires, qu’il fasse soleil ou qu’il
vente. Et puis, il y a ce sourire fatigué qui s’est figé sur son visage, et qui respire la douceur.
Légèrement penché vers l’avant, il semble ne faire qu’un avec son ustensile de prédilection, sorte de prolongement corporel qui lui donne sa raison d’être. Sa raison d’être là en tous les cas, le
long des trottoirs de ce quartier bourgeois.
Car donc, tous les jours, il balaie. De boite aux lettres en boite aux lettres, d’arbre en arbre, de poubelle en poubelle, il ratisse, ramasse, pousse la poussière, les papiers, les crottes des
médors du coin. De rue en rue. A son rythme, mais avec méthode. Et avec art. Car on pourrait croire qu’il dessine, voire qu’il caresse de son balai-pinceau la rue, telle une toile. Avec des
gestes de vieil asiatique pratiquant une mystérieuse gymnastique. Ou traçant des jardins zen.
Il a le dos un peu voûté, la tête légèrement de biais, qui balance elle aussi mais du sol vers l’horizon de la rue. Au point que j’ai cru un moment à une… tactique de sa part. Vu le nombre de
jeunes femmes qui passent dans le coin - quartier estudiantin oblige - je l’ai soupçonné un moment d’en profiter pour mater les chutes de reins des belles, de scruter les dodelinements de croupe
en quête d’un peu de vertige. A l‘observer encore, je crois finalement, que je projetais un peu…
Son petit manège quotidien ne laisse pas indifférent les passants. Dans les regards qui croisent son chemin, on lit de l’étonnement, toujours, de l’admiration parfois. Imaginez, « à son âge,
il travaille encore… et gratuitement en plus! ».
Hier soir, à l’heure de pointe, le vent s’était mis à souffler et la pluie à tomber dru. C’est à ce moment précis qu’il a entrepris de balayer le passage pour piétons du carrefour. La houppe de
cheveux s‘effilochant vers le ciel, balai en avant, poignets vrillés sur le manche. Figeant pour quelques secondes interminables l’agitation des navetteurs, bloquant le balai des voitures avec le
sien.
Et - ô miracle - sans provoquer un seul coup de klaxon...


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