Mid'nite Baby blues
C’était il y a une dizaine de jours, revenant de la maternité, les questions se bousculaient dans ma tête : un bébé - le plus beau, le plus gentil, et tout et tout... - le bonheur… Oui, le bonheur, enfin… Ah, le bonheur… Oui, mais si le bonheur - celui qu‘apporte une enfant en l‘occurrence -, c’était un peu comme « La fin de l’Histoire » de Fukuyama…? Vous savez? La chute du mur, la fin du communisme, plus de gauche, plus de droite, rien que… du bonheur! Un truc genre ‘le but ultime de l‘existence‘, ‘l‘accomplissement de soi‘, ‘l’épanouissement idéal et naturel’ de tout être humain… ces conneries que l‘on vous assène, même vos propres potes parfois…
J’avais pourtant une autre vision de la réalité « bonheur » (dans son acception plus large, cette fois), basée sur l’observation. Et si ça vous rendait les hommes plutôt… neu-neu, béats, égocentrés sur leur petit noyau familial, plus créatif pour un poil, plus enragé pour un sou, plus frustré et en colère par les petites affaires du monde, rangé des camions, fades comme des adultes trop responsables de leurs petites affaires: plus très rock‘n roll en quelque sorte… ?
Bon là j’exagère - comme souvent -, je vous provoque un peu… Mais c’est à ça que j’ai pensé quand même. Et ça m’a miné. Alors, pour me changer les idées, j’ai été faire un tour de blogs et je me suis arrêté chez Guic’.
Et là, je lis son invitation :
« …80 minutes pour une éternité (je sais, ca sonne comme du Marc Lévy, désolé, je viens de m'en rendre compte.)… Et si on célébrait les fameuses 80 minutes du CD? Le principe est simple : vous me soumettez, par mail, les "80 minutes idéales" selon vous, la compil la plus réussie qui tienne sur 1 CD. Est ce que vous privilégiez la diversité avec 40 titres des Ramones ou la platitude avec 4 (et encore on se serre) titres de Pink Floyd? (…) »
D’emblée, je me dis : voilà bien l’exercice le plus périlleux qui soit. Comment choisir en effet les 15 ou 20 morceaux rock que l’on considère comme imparables, ultimes, ceux qu’on emmènerait sur la navette pour un long voyage vers une autre planète ou sur une île déserte? Im-po-ssible, me dis-je: encore un cross-over blogesque qui se ferra sans moi, tant pis.
C’est alors que je repense à ma compil; ma compil’ fétiche. Celle que j’avais concoctée il y a un an et demi et dont j’avais déjà fait écho ici même. Et je me dis : ok , je vais faire de la récup’ et la republier. A l’époque de ce post, j’avais un peu tronqué la réalité, j’avoue, m’arrêtant à la plage 14 pour ne pas faire trop long dans le descriptif des morceaux (et puis je devais fatiguer sur la fin…). Mais en réalité elle fait bien 78’20’’ cette compil‘!
Seul hic : elle ne reprend pas (nécessairement) du rock, …ni les plus grands morceaux, …ni même les morceaux que je préfère!!! Un comble. Un paradoxe. Intitulée Mid’nite blues soundtrack, c’est, en réalité, un genre de best of de la déprime, un truc pour les jours « sans », les jours de cafard.
Alors…?
Alors, pour me faire une idée, je l’ai réécoutée. Résultat : dans l’excitation, j’ai rapidement griffonné le reste de la chronique sur le dos d’une facture qui traînait… Puis je me suis dit: ouf, tout va bien, cette compil’ me fait encore un bien fou, même en période de « bonheur-intense-de-nouveau-père-qui-s’assume » : je suis sau-vé ;-!
Donc cher Guic’, elle n’entre pas forcément dans le canevas que tu attendais mais… Les meilleures compil’ ne sont-elles pas celles qui correspondent à des états d’âme plutôt que celles ou l’on entend ses riffs préférés, ceux qui tuent le plus ;-? Et là, il doit en exister des milliers. En voici une, subjective - pas mon ultime sans doute - mais une qui me tient particulièrement à coeur :
(My) Midnite blues soundtrack (78’20’’)
C’est la Nuit, vous êtes seul. Entouré - certes - mais seul. Il y a un peu plus d’un siècle on appelait ça le spleen et ça se réglait à l’absinthe. Ici, y a comme un grand vide dans le cœur, une fêlure, une vieille cicatrice qui se rappelle à votre bon souvenir. L’envie d’être un ours, renfermé, et qu’on ne vous pose pas de question. C’est le moment de vous la faire cette compil’, celle qui fait du bien tellement c’est triste.
Alors, vous mettez la galette dans le lecteur, et vous vous laisser embarquer par l’ami Jeff. Vous savez, le morceau Satisfied mind qu’il joua dans l’église, à l’enterrement de son père (ce type qu’il voyait pour la troisième fois dans sa vie). Un beau message pour se barrer en douce.
Vous poursuivez ensuite avec Johnny, presque tremblant, qui vous livre Cash une version imparable du One de U2.
« This little song is for Fred » dit, feutrée, la voix qui suit... For Fred « Sonic » Smith. In memoriam. Et la voix se déchire sur deux accords simplismes à vous le fendre, le cœur, emmené par dame Patti sur l’air de Farewell Reel.
Vient la supplique lente et lourde du ‘brother Daniel‘, le Lanois du Maker. Imparable pour vous faire frissonner de sadness.
Le moment idéal pour enchaîner sans coup férir sur un truc faussement gai, d’un drôle de pince-sans-rire, l’oiseau Byrne qui chante : « You may think I look sad - but it's only my facial expression ».
Après, vous réclamez un peu de douceur dans ce monde de brutes et vous vous lovez pour trois minutes dans le cocon préparé avec amour par Annie Lennox et qui s’intitule My True Love.
Ca ne peut pas durer, le spleen vous taraude, il se rappelle à vous avec Jil Caplan, qui n’en peu plus de souffrir ses Deux bras arrachés.
Débarque un truc pire encore, genre glaçant à souhait : vous êtes paumé dans les canaux d’Amsterdam un sale matin d’hiver et le beau David en rajoute trois couches pour faire gémir les mots du grand Brel traduits par le Mort‘.
Surgit l’ombre complice de Nick Cave qui, pour le coup, ne crache pas sa bile des grands jours, non. Il se lamente pour cette fille paumée : cette Nobody’s baby now.
Puis c’est cette autre fille, celle qu’on a vu si souvent le poing levé, l’œil comme un couteau pointé, mais qui sait parfois être si fleur bleue. Et cette voix qui susurre You’re so jealous, comme un chagrin mis en musique et dont on se saoule.
Cette plongée dans les extrêmes vous a donné soif. C’est le moment de vous servir un Campari soda, avec l’ami Stephan, en prenant l’avion version démo (« At your left, Brussels… »).
Une fois le moteur éteint, vous pensez que c’est fini, rapport au morceau qui arrive et qui ressemble à une fin de film: Bookend’s theme, probablement la mélodie la plus courte et la plus triste écrite par Simon et Garfunkel.
D’une guitare, une autre. Country- folk cette fois, accompagnée d’un bruissement de caisse claire, et du monologue têtu psalmodié par une Sheryl Crow presque en colère dans Redemption day.
Puis l’Archange apparaît et semble clôturer le chapitre de cette Lettre à la Nuit écrite avec des notes. Il propose une pluie qui ramène doucement à soi : Here comes the flood, version alternative.
Vous pensez alors que c’est la fin, mais l’aube se profile avec Joseph Arthur à l’horizon, qui imprime son In the Sun dans vos cages à miel. Avec un timbre comme une cicatrice que l’on caresse doucement, et des chœurs en overdubs à vous faire sortir Brian Wilson de sa torpeur d’hier.
Surgit, caché derrière, le Eye in the Sky du Alan Parson Project, métamorphosé par la voix de Terre promise de la belle Noa. A ce moment-là, vous fondez, littéralement, quasi prêt à croire en Dieu à nouveau (oui, là j’exagère encore).
Heureusement, Radiohead vous ramène sur Terre avec Let down, un atterrissage ‘airbag inclus‘. D’abord cette batterie faussement lasse, et qui grimpe, emmenant la mélodie vers des sommets espérés. Thom Yorke vous fait le coup du faux atterrissage, le morceau redécolle et vous atteignez les cimes, vous ne sentez plus vos pieds. La lévitation est en vue.
Cracking coule de source, dans la foulée. « My heart is broken » assène Suzanne dans une ambiance d’hiver de derrière la fenêtre, calfeutré à côté du radiateur avec le chat pas loin.
Here comes the springtime poursuit une autre âme damnée, Matt Johnson (The The) dans son double-micro, effet rétro crachotant, sur fond d’orgue Hammond. Quelques minutes d’une ambiance crépusculaire - ça tombe bien, il est 3 heures du Matt’ -, malsaines à souhait.
La voix et le piano fatigués de Beatle John clôturent enfin en douceur votre voyage au bout de la Nuit : Every thing is clearer in my heart.Vous voilà épuisé, vidé, vous n’avez plus de larmes pour pleurer, vous êtes heureux, serein même. Tomorrow is an other Night.
NB: les liens renvoient vers des versions live le plus souvent - donc pas celles dont je parle - trouvées sur youtube ou last.fm, dailymotion et music.fluctuat.net
Mid'nite blues soundtrack (78’20’’)
1 - ‘Satisfied mind‘, Jeff Buckley - album « Sketches for My Sweetheart the Drunk », disc 2 (1998) : 3’37’’
2 - ‘One’, Johnny Cash - album « American III » (2000) : 3’53’’
3 - ‘Farewell Reel’, Patti Smith - album « Gone Again » (1996) : 3’55’’
4 - ‘The Maker’, Daniel Lanois - album « Acadie » (1989) : 4’14’’
5 - ‘Sad’, David Byrne - album « DavidenyrB » (1994) :3’03’’
6 - ‘My True Love’, Eurythmics - album « Peace » (1999) : 4’45’
7 - ‘Les deux bras arrachés’, Jil Caplan - album « Avant qu‘il ne soit trop tard » (1993) : 4’12’’
8 - ‘Amsterdam’, David Bowie - album « Bowie at the Beeb », compil (2000) : 3’18’’
9 - ‘Nobody’s baby now’, Nick Cave - album « Let love in » (1994) : 3’52’’
10 - ‘Jealous’, Sinead O’ Connor - album « Faith and Courage » (2000) : 4’18’’
11 - ‘Campari Soda’ (version démo), Stephan Eicher - album « Lost and Found » / compil HotelS (2001) : 3’21’’
12 - ‘Bookends theme‘, Simon & Garfunkel - album « Bookends » (1968) : 1’22’’
13 - ‘Redemption Day’, Sheryl Crow - album « Sheryl Crow » (1996) : 4’27’’
14 - ‘Here comes the Flood’ (alternative take), Peter Gabriel - album « Hit/Miss » (2003) : 4’32’’
15 - ‘In the Sun’, Joseph Arthur - album « Come to Where I’m From » (2000) : 5’36’’
16 - 'Eye in the Sky’, Noa - album « Now » (2002) : 4’18’’
17 - 'Let down', Radiohead - album « OK Computer » (1997) : 4’58’’
18 - 'Cracking', Suzanne Vega - album « Suzanne Vega » (1985) : 2’50’’
19 - ‘Love is stronger than death’, The The - album « Dusk » (1993) : 4’38’’
20 - ‘Oh, My love’, John Lennon - album « Imagine » (1971) : 2'44''
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