Grinderman (Nick Cave)
Ca démarre (Get it on) sur la voix du patron, déjà bien excité. Ses boys lui répondent en chœur, histoire de faire chauffer le moteur. Un moteur qui s’allume au quart de tour; et qui fait vrombir le pot d’échappement. Les roues en patinent d’impatience, prêtes à donner toute la gomme sur la ligne de départ. Le riff est quasi James Bondien. Un James Bond qui aurait pris une petite ligne de coke ou des médicaments et de l’alcool et puis l’avion si vous voyez ce que je veux dire.
Arrive le No Pussy blues. Quelques bruits de vieille machine à écrire, puis une batterie qui prend la relève, prise de saccades épileptiques et vite suivie par le bruit d’une… fraise électrique; une fraise branchée sur un ampli bien saturé. Une guitare, pour sûr. La version trash du blues du dentiste? Avec ce titre-là et ce son-là, on imagine assez facilement une histoire: un mec, il a plus baisé depuis des lustres et il débarque en pleine nuit aux urgences pour une rage de chicots pourris; une bombe sexuelle en blouse blanche penchée sur lui, l’ustensile en mains, prête à lui faire subir les derniers outrages et à lui faire payer son air de pervers en manque. Par exemple.
Séquence trois. Détumescence. Ouf, un peu de calme. Tout juste si on entendrait pas des Mariacchi. Mais c’est trompeur. Sur Electric Alice, les lignes de guitare et les effets synthés quasi arabisants font plutôt un clin d’œil au « My life in the Bush of Ghosts » de la paire Eno/Byrne.
Puis débarque Grinderman, le titre éponyme du groupe. La voix continue sur sa lancée, plus pacifique mais elle avance tel un crotale le long d’une jambe. Un son de guitare l’accompagne. Lent, gonflé, monomaniaque et hypnotique que n’aurait pas renié le piano de John Cale . Puis une seconde guitare tacle la première et achève le morceau par un blues poisseux qui suinte son diesel chauffé à blanc.
Ca repart à fond les manettes avec Depth Charge Ethel, et sa base mélodique assez binaire qui ravit le bouseux de service (moi en l‘occurrence). On imagine volontiers le Nick abandonnant femme, enfants, Dieu et toute la clique métaphysique de ses angoisses pour une virée nocturne avec ses vieux potes. Comme au bon vieux temps. On est bien à cent lieues du cul béni no more shall we part! Ici, c’est plutôt Bars à putes et whiskey à gogo.
D’ailleurs, le morceau s’enchaîne sur un titre évocateur : Go tell the women (that we are leaving)… L’occasion de refaire le monde, entre hommes. Parenthèse métaphysique qui s’écoule comme on viderait une Budd entre deux Jack Daniels, soutenue par une voix haut perchée un peu inattendue.
Vient maintenant l’heure des reproches à madame - la vérité au fond du verre? - , avec le morceau (I Don’t need You To) Set me free. Autour du patron, chacun se reprend et fait corps en offrant une belle cohésion virile. Beau et dru.
Ca va mieux du coup. La catharsis a joué en plein. Tout le monde a repris du poil de la bête et balance un Honey Bee (Let’s Fly to Mars), bien secoué, carré comme il faut et vicieux à souhait. Le tout servi avec une bonne lampée d’orgue Hammond. Ca sent la baise, pour sûr. Les affaires reprennent.
On a l’impression ensuite de redescendre sur Terre mais le titre annonce « Man in the Moon ». La gueule de bois, déjà? Ou encore un sursaut de delirium tremens? « My daddy was an astronaut », marmonne le chanteur, gavé triste sur le coup...
When my love comes down arrive alors des tréfonds dont on ne sait où, et on se remet à croire aux Cavaliers de l’Apocalypse chers à l’homme du Birthday Party. Des spectres courent autour de la voix embarquée dans une nuée de sons de guitares torturées, de râles qui se pointent de partout et qui, brusquement, s‘arrêtent.
Love Bomb tombe enfin, pour clôturer la nuit dans les éclairs et les explosions, envoyés en vrille dans l’ether. Fast and Furious que je vous dis.
Pour ce disque enregistré avec une seule moitié des Bad Seeds, pas de violon, ni de piano. Juste le minimum syndical pour « envoyer ». C’est fini. Mais déjà on n’a qu’une envie: relancer les hostilités, faire replay, se doper à la rage retrouvée du crooner aux ailes anthracites.
A lire aussi sur cet album, la chronique de Thom (http://legolb.over-blog.com/article-6235949.html), et les autres liens qu'il donne aussi sur son blog...