Dolores... de mon oreille gauche

Mardi soir, j’aurais pu, avec 29.999 autres gogos, me taper la morne plaine de Werchter pour rejoindre le champ de patates. Et pour la modique somme de 80 euros, voir Mick, Charlie, Ron et Keith enfin descendu de son cocotier taper le bœuf together.

Au lieu de ce splendide geste rock’n roll, je suis allé à l’AB, gratôsse, avec un pote. Et devinez quoi ? On s’est même assis dans les sièges du fond. On l’a joué embourgeoisement total, façon bobo, comme des adultes. Merde, on n’a plus 20 ans quand même.

En plus je revenais d’un périple irlandais plutôt intensif. J’avais encore risqué ma vie deux fois - en quatre jours d’intervalle - en prenant l‘avion. Un geste qui m’oblige à chaque fois à refaire mentalement le film de ma vie pour voir si je n’ai rien oublié, avant - éventuellement - de faire le grand saut vers le Noir total. Z’imaginez l’état de fatigue psychique !

Donc j’avais reçu des billets gratuits pour aller voir Dolores O’Riordan. L’ex-Madame Cranberries. La dernière fois que j’avais prononcé le mot «Cranberries » c’était trois jours auparavant, dans un Bed&Breakfeast de la péninsule de Dingle, dans le Kerry, pour commander le ptit déj'.

Sinon, il faut bien dire que je ne m’étais plus fort intéressé aux Cranberries depuis la sortie de « No need to argue », leur second album, bétonné avec le hit incantatoire «Zombie ». C’était il y a 13 ans. C’est que j’avais le vague souvenir de propos un peu bas de front (national) tenus par ladite chanteuse, genre catho coincée pro-peine de mort et tendance xénophobe … Ce qui sans doute expliquait partiellement mon désintérêt pour ce groupe depuis.

Cela étant dit, la Dolores reste une énigme de la Science. Dès les premiers instants du concert, j’ai repensé à cet album d’Olivier Rameau où un immense Géant nommé COCON-Ie-VILAIN paralyse les habitants en soufflant dans sa terrible Trompette du Silence. En fait de Géant, il s’agit d’une toute petite souris… Dolores, c’est pareil. La petite souris peut vous les dérouiller. Outre le fait que j’ai failli perdre un tympan dans l’histoire et que j’ai fini le concert en me tenant l’oreille gauche, dès la première note qui sort de sa bouche, vous êtes comme scotché par la puissance vocale de la demoiselle. Et dès le départ vous balancez entre sensation d’ enivrement… et d'énervement.

La première partie était assurée par Ray Wilson - tout le monde l’a oublié, à commencer par moi - heureusement, il nous a rappelé qu’il avait joué chanteur sur l’album « Calling all stations » de… Genesis (en remplacement de Phil Collins), il y a quelques années. Une belle voix mais des morceaux assez basiques, seul à la guitare. J’ai surtout entendu les gens causer très fort pendant son set. Sympa. Bref, tout le monde attendait LA chanteuse…

A peine arrivée, elle et son nouveau band envoient le fameux Zombie à fond les manettes. Le truc archi téléphoné, quoi. Tout le public est en délire, d‘un coup. De là ou je suis, je vois des têtes s’illuminer: des vieux célibataires trentenaires mêmes pas gays et pas beaux du tout, genre chauves à grosses lunettes, dodeliner de la tête, ce genre… « Bordel, où est la sortie ??? » est ma première réaction. Mais je m’accroche.

Sur scène, la formule est la même au niveau des compos que celle des Cranberries, mais les trois types du line-up originel ont disparu - forcément, c’est le premier album solo de Madame Dolores. Adieu donc les deux types qui avaient un look de vendeurs de logiciels. Bonjour les amis bûcherons aux airs de Monténégrins, dans leur moule-bite années 70, cheveux longs façon hard rock.

Il y a un Géant et son petit frère (qui malgré tout reste d’une taille raisonnable); un gars avec un bonnet noir au clavier et un troisième bûcheron aux fûts (le petit neveu de John Bonham - pour le look seulement, je vous rassure).

Tout ce petit monde envoie la sauce derrière Miss O’Riordan qui est La vedette, assurément. Dolores, elle bouge beaucoup et bizarrement, comme par à-coups. Elle chaloupe de son corps, aussi sexy qu’une Justine Hénin sur un terrain de tennis. Pas besoin de vous faire un dessin.

Côté musiques, on reste au niveau couplet-refrain traditionnel. Reste cette voix si… si particulière. Dolores, c’est le genre de fille qui, au Pub, doit énerver son monde dès qu’elle se mêle du débat. Mais quand elle chante… ça ouvre des perspectives. Si je devais faire une métaphore, je dirais qu’elle me fait penser à ces filles, dans les petits villages de province: celles pas jolies et qu’aucun mec ne voudrait officiellement se taper mais qui sont les seules à faire des trucs « spéciaux » avec leur bouche, derrière l’église, à l‘heure du loup. Tous les mecs y vont… mais personne ne s’en vante.

Donc, pour une nuit… c’était bien. Bon, la fin vous la connaissez (le coup du tympan troué). Ah, oui : on s’est quand même fini à la Guiness sur une terrasse d’un pub irlandais à la Place Flagey, histoire de boucler la boucle. La semaine prochaine, je vais voir Patti Smith au même endroit. Mais cette fois, pour le coup, je ne pense pas qu’on ira s’asseoir dans le fond.