L’arbre qui rappelle la forêt (3)
Dernier exemple pour en finir avec le créneau « quand l’absurde nous fouette la mémoire » (NB: voir les 2 papiers précédents). C’était il y a quelques semaines et Libé s’en faisait écho: « Désolé, nous avons survécu… » était-il écrit sur le panneau de revendication de quelques vieux Israéliens ayant revêtu le pyjama rayé - celui qu’ils portaient dans leur camp de déportation. Ils étaient venus manifester sous les fenêtres de Ehud Olmert, leur premier ministre, pour réclamer… une pension décente.
Des survivants dont une étude de l’université hébraïque de Jérusalem estimait en 2005 qu’un quart d’entre eux (ils sont 250.000) vivaient… sous le seuil de pauvreté, alors même que l’Etat d’Israël avait placé la Shoah au centre de la mémoire collective. Un « sacré comble » qui, paradoxalement, fait son petit effet pour raviver le souvenir...
Pourquoi je vous parle de tout ça? De l’arbre d’Anne Franck, de la mémoire, de l’absurde et du sens? Du temps et des générations qui se succèdent ? Probablement parce que l’Histoire se répète, indéfiniment. Et que les petits fils d’Ariane qui tissent nos mémoires collectives ont tendance à s’étioler indéfiniment aussi, si on n’y prend garde. C’est comme ça.
En plus, cette année, on fête les 60 ans de la Déclaration universelle des droits de l’homme. Cette Déclaration qui était sensée être notre rempart contre l’horreur absolue et qui a du plomb dans l’aile. On connaît la suite. On a vu la négation absolue de ‘l’humanité’ de l’homme (cette notion qu‘on croyait indéboulonnable depuis les Lumières), répétée sous d’autres latitudes et sous d’autres formes depuis. Le « plus jamais ça » ânonné inlassablement telle une prière a salement sonné « chiqué-chiqué ».
Je vous parle de ça parce que je lis par ailleurs qu’un quart des Allemands d’aujourd’hui trouvent qu’Hitler « avait ses bons côtés ».
Je vous parle de ça parce que, chez nous, notre nouveau ministre de la Défense, Peter de Crem, a décidé il y a peu de supprimer le système de prêt des bus de l’armée qui permettait aux instituteurs de partir gratuitement en voyage scolaire à Dachau avec leurs élèves. Ca « faisait de la concurrence déloyale au secteur privé » paraît-il. Et puis l’armée a d’autres chats à fouetter que d’entretenir la mémoire vive de nos petits écoliers, il faut croire.
Je vous parle de ça parce qu’en France, un président de la République croit dur comme fer que la mémoire des êtres, que l’Histoire des drames humains, doit s’inculquer obligatoirement, dans les programmes scolaires, au travers d’un « travail de mémoire » dont on n’aurait gardé que le sens du mot travail. Avec bonnet d’âne à la clef pour ceux qui ne suivent pas.
Je vous parle de ça, parce que plus le temps passe et plus le passé semble se rapprocher. Un « privilège » qu’on découvre avec l’âge ;-)... A douze ans, les (rares) récits de soldat-prisonnier de mon grand-père me semblaient à des millions d’années lumière de ma petite planète. De la préhistoire pour ainsi dire. Aujourd’hui, j’ai quelques fois l’impression que ça s’est passé hier.
Je vous parle de tout cela parce que chaque semaine, l’actualité charrie son lot de petites histoires glaçantes ; glaçantes car de plus en plus « banales ». Pour preuve, cette scène qui s’est déroulée il y a quelques semaines dans un café ayant pignon sur rue à Bruges (en face du Beffroi) : un vieil Américain entre dans l’établissement et commande un café. Il ôte son chapeau, laissant apparaître une kippa sur son crâne. L’homme se fait virer manu militari du café par un serveur. Motif : « Nous ne servons pas les juifs ici, dehors »… Parti se plaindre à la police, personne ne prendra sa déposition (« Pas crédible » lui a-t-on dit).
Alors oui, les arbres meurent, eux-aussi. Mêmes ceux qui sont devenus des symboles. On le sait après tout, c‘est la vie. L’essentiel n’est pas de devoir les abattre un jour parce qu’ils sont trop vieux. L'essentiel est de prendre le temps de les replanter, en rameutant du monde autour et en glissant les graines dans les mains de nos moutards. Ca ne fait pas tout pour la mémoire, mais c’est toujours un bon début.