Face à la Mer

Il l’avait croisée à ce vernissage. Dans cette grande maison Art nouveau qui hébergeait la galerie d’art. Et du moment où elle était entrée, il n’avait eu d’yeux que pour elle. Un regard d’émail d’une couleurs Mer du Nord, entre bleu-gris et bleu-vert. A vous glacer… ou à vous faire fondre. Lui, il avait fondu.
Elle avait bien sûr remarqué son petit manège. Faut dire qu’il était repérable à mille lieues. Le seul à ne pas s’être rué sur le bar comme un assoiffé. Et à ne pas regarder les cimaises non plus (ce qui arrive malgré tout lors d’un vernissage). Les photos accrochées? La mer, sous toutes les coutures. Plossu, Reuzé, Thomas Chable, quelques autres…
Elle en fit le tour, accompagnée de sa copine, échangeant quelques commentaires amusés. Quelques rires aussi. Lui toujours hypnotisé se contenta de chercher son visage à elle dans les reflets des passe-partout. Soudain, la jeune femme se pencha pour chuchoter à l’oreille de la copine qui ne tarda pas à orienter sa paire de lunettes sur le garçon. Le fixant quelques secondes avec ce petit sourire qui aurait du lui en dire long.
Le regard d’émail qui l’avait superbement ignoré jusque-là se dirigea alors d’un pas sûr vers l’accueil, où il était accoudé. Perdu entre les livres et les prospectus. Sur la table, elle saisit une carte postale - celle de l’invitation - la déchira en deux et y écrivit ces mots: « Rendez-vous face à la Mer - la vraie - le 17 juillet à 11h, plage du Westhoek, La Panne ».
Elle lui tendit la moitié de la carte, plaçant soigneusement l’autre dans la pochette de son chemisier, au niveau du cœur. C’est le seul regard auquel il eut droit. Oui, « à vous glacer… ou à vous faire fondre »…
Le 17 juillet à 14h32, Julien Godard fixait la Mer depuis plus de trois heures et demi. Seul. Elle commençait à redescendre et à prendre congé de lui. Il tendit le bout de carte postale déchiré sur l’horizon et se dit que, décidément, il n’était pas fait pour les puzzles. Même à deux pièces.