Jeanne Moreau, à jamais
Je me souviens d’elle dans un documentaire consacré au film de Theo Angelopoulos, « Le pas suspendu de la cigogne », sorti en 1991. La caméra la suivait sur le lieu du tournage de ce long métrage, en Grèce. Dans une séquence, elle se confiait sur sa vie, tout en vaquant à ses occupations.
Affairée dans sa loge, elle continuait à répondre aux questions de son intervieweur, quand à un moment et le plus naturellement du monde, elle releva sa jupe et enfila lentement ses bas noirs, sans fausse pudeur, sans gène aucune, et sans provocation non plus, mais avec beaucoup de sensualité. Comme au cinéma. A 63 ans…
Hier soir, elle était en direct sur le plateau de Taddeï, pour parler cinéma forcément. Je l’ai croisée par hasard et j’ai vite déposé la zapette au pied du canapé. Happé par ce regard droit, ces pupilles intenses, cette voix doucement éraillée si particulière, les pommettes saillantes et creusées, et ce sourire simple et franc qui visiblement faisait frétiller l’animateur.
Jeanne Moreau parlait ciné et on l’écoutait. Mais pas que de cinéma. Parce que, forcément, quand on parle de films, on parle de la vie, de ce qui fait vibrer, des autres qu’on essaie d’apprendre et de comprendre. Avec les mots choisis qui coulent aisément, elle raconte. Elle dit « baisable » quand c’est le mot qu’il faut, elle parle du plaisir, des femmes, de ses envies, de ses refus, et de ses choix aussi. Elle a refusé le rôle de la femme adultère dans « The Graduate », finalement joué par Anne Bancroft, non pas parce que le personnage se tapait un petit jeune (« Toute ma vie, j’ai eu des amants plus jeunes que moi… »), mais parce que cette mère trompait sa fille.
Elle répond à Taddeï : « un acteur ne fait pas carrière, ce sont les hommes politiques et les financiers qui font carrière ; j’ai l’impression de vouloir faire des progrès durant toute ma vie ». Sans artifice, sans séduction calculée, Jeanne Moreau, les yeux plissés qui lui font parfois encore ce sourire de petite fille, un regard clairvoyant, tolérant, le cœur d’une grande dame et ce désir toujours à fleur de peau. Intemporelle.
A revoir, ici (NB : je vous conseille aussi l’extrait de Eva (1962), à la minute 27:30)