Jean-Louis Etienne et la petite musique du Grand Nord
Il est trois heures du matin. Réveillé sans espoir de rejoindre Morphée avant longtemps, la Nuit me conduit dans le rêve blanc de Jean-Louis Etienne. Largué au milieu de nulle part : il se laisse porter sur une plaque de 2 mètres d’épaisseur à la dérive dans l’Océan arctique. Les motivations scientifiques de l’aventure ? Certes, il y a la dérive. Apprécier les errements de la glace, au jour le jour, recueillir un peu de krill, là-bas sous la banquise avec une épuisette. Des trucs comme ça. On y croit, juste ce qu’il faut.
En attendant, l’homme est là, pour trois mois, dans et autour de ce petit cocon métallique de quelques mètres carrés, déposés par un hélico russe, avec de rares bagages. Et un chien. Deux ou trois instruments fixés à plusieurs mètres d’intervalle autour de l’habitacle donnent un peu de perspective au grand drap blanc froid qui habituellement existe parfaitement sans point de repère aucun, si ce n’est quelques concrétions bleutées par la lumière.
Jean-Louis Etienne raconte. Il parle à la caméra comme si quelqu’un était réellement présent dans l’habitacle. La solitude poussée à l’extrême réclame parfois un break, un peu de chaleur humaine ; sa propre voix peut alors faire l’affaire. Dehors, le chien refuse d’entrer dans sa petite cahutte : il en a semble-t-il… peur. L’’aventurier a sans doute hérité du seul chien de traineau couillon dans tout le secteur du Grand Nord. Un médor qui évite même de le suivre lorsque l’homme s’aventure trop loin du campement.
La tectonique des glaces déclenche parfois de drôles de crissements, une inquiétante petite musique. Sur cet archipel mouvant, aucune frontière n’est sûre, la dérive est permanente, la géographie se redessine sans cesse au gré des courants.
Il y a aussi l’ours blanc. Attendu, redouté. Mais qui ne viendra jamais. Un matin, c’est un oiseau qui apparaît. Jean-Louis Etienne s’écrie comme un enfant : l’oiseau, l’oiseau ! Le chien, lui, ne voit pas le volatile. Décidément…
La Nuit blanche de l’explorateur est en réalité une journée sans fin. Le soleil là-bas ne se couche pas. Jamais. Seuls le vent et la neige offrent parfois la pénombre. Coupé du monde l’explorateur écoute néanmoins la radio, parle même régulièrement avec d’autres humains. Mais dans ses grands yeux bleu creusés, on sent aussi poindre le blues, au fil de sa dérive volontaire.
Alors il sort, il marche jusqu’à la rivière née quelques heures auparavant de l’écartement de deux morceaux de banquise. Et là, il s’accroupit pour écouter la musique : le joli bruit du clapotis de l’eau qui barbotte. Comme un disque d’Edgar Froese, en live. Le bonheur, simplement.