Carnet de Nice (1) - Le magicien de Pondichery

« La photographie existe: je l’ai enfin rencontrée. Elle vit par terre sur le trottoir poussiéreux de la Mahatma Gandhi Street, à Pondichery. Dimanche matin, Sunday Market, un homme, tel un magicien, opère devant une foule moins surprise que moi: un peu de produit magique sur un bout de papier dans une main, un négatif dans l’autre, quelques élastiques et le miracle s’accomplit au soleil. (…)
J’ai souvent essayé, dans le froid du laboratoire parisien, d’obtenir une image par quelque procédé ancien. Mes investigations se sont toujours soldées par un échec: le papier minutieusement choisi, les produits - eau, bichromaté, gomme et pigment - précisément dosés, dûment mélangés, le soleil remplacé par des tubes aux lampes à UV: au final, un beau gâchis.
La manière dont cet homme, prestidigitateur anachronique exerce ses talents, est des plus étonnantes. Tout d’abord, il « couche » l’émulsion: un coton-tige trempé dans le produit vite agité à la va vite sur un simple papier bristol à la coupe irrégulière. Je pense alors au choix rigoureux de mon pinceau plat en soies, aux mouvements croisés et délicats conseillés par je ne sais lequel des nombreux ouvrages édités sur le sujet.
Là, un négatif accolé sur un petit papier émulsionné, à l’aide d’un bout de carton et de quatre élastiques, suffisent. Les savants calculs des temps de séchage et d’exposition se dissolvent dans le baratin tamoul du camelot-tireur bien rôdé. Le résultat, d’une grande précision, apparaît après un simple dépouillement de l’image dans l’eau claire. Les images, en pleine exposition (insolation), traînent un peu partout autour de l’homme, par terre, sur le trottoir, entre les pieds des badauds, appuyées contre un mur ou tout simplement posées devant lui. Inlassablement, sans que la production s’arrête jamais, les images de démonstration, multitude de portraits provenant de ses propres négatifs, s’entassent devant lui en petites piles irrégulières.
Une simplicité et un dénuement déconcertants: rien, trois fois rien et les photos jaillissent, une femme, là un homme, un peu plus loin ces deux enfants qui eux aussi figés dans le produit magique me sourient inlassablement. Ils me disent clairement qu’ils sont une vérité photographique qui m’échappe. Je ne peux que les acheter. J’imagine déjà les copains à Paris: « ART PAUVRE », vont-ils me dire. A Paris peut-être… Ici, la magie, émanation de trois fois rien, au coin d’un trottoir, Nulle part. (…) »
Ces mots sont de Michel Coen, photographe né en 1967 à Nice.
En 1994, Michel Coen a traversé à moto l’Inde et le Népal durant sept mois. Il expose ses photos jusqu’au 14 mai au Théâtre de la photographie et de l’image de Nice.