Le Yéti, le libraire, Confucius et moi
Il y a des jours comme ça. Ni chauds, ni froids. Bêtement tièdes. Hier était un de ces jours-là. J’imagine que les bloggeurs bloguaient, les bosseurs bossaient, les ronronneurs ronronnaient et moi j’étais dans un entre-deux où rien ne venait… Pas un mail ou presque de vos potes, pas de coup de fil, rien non plus sur le blog, votre taux de fréquentation quasi coupé en deux depuis plusieurs jours et - paradoxalement - votre blog rank qui augmentait... C’était à n’y rien comprendre.
J’en étais donc là, au bureau, à méditer sur le caractère nietzschéen de Jim Morrison et sur La figure du « Rockeur ultime », grâce au conséquent article que G.T. y avait consacré sur son blog et que j’avais lu le matin même en soufflant sur mon Nescafé trop brûlant (lui).
Mes pensées toujours plus moroses m’entraînaient une fois encore vers un débat récurrent :
à savoir, ce que je foutais là, veau parmi les veaux, à passer huit heures par jour, à huiler une Machine à mille lieues parfois de mes aspirations profondes…
Puis vint l’heure de partir. En désespoir de cause, je m’aventurai vers la librairie, en quête d’un peu de lecture dépaysante. Et soudain, tout changea.
Alors que je feuilletais le National Geographic qui annonçait des découvertes surprenantes sur le site de Stonehenge
(je ne me refuse jamais un peu d’ésotérisme bon marché, sous couvert scientifique), un grand blond à l’embonpoint fort considérable et aux cheveux hirsutes, se tenait debout devant le libraire et forçait le trait pour le convaincre de ses arguments...
Nous étions donc trois dans la librairie. Le gros blond, sérieux comme un Haroun Tazieff, s’activait avec force gesticulations, maniant le verbe avec une certaine habileté, le tout emballé façon « hypothèse, démonstration, synthèse » et sur un ton presqu’académique : « Donc, si les traces retrouvées dans la neige ont l’apparence d’un pied humain, mais sont trois fois plus grand qu’un pied humain, qu’est-ce que cela peut être ? Un ours brun ? Un Grizzly ? Impossible : il n’y en n’a pas dans cette région. Donc, il faut bien se diriger vers une autre hypothèse… On est bien d’accord ? ». Le jeune libraire écoutait, interloqué, le sourcil gauche en accent circonflexe.
Nous avions affaire à une volonté manifeste de prouver… que le Yéti existe. Rien que ça ! Et c’est tout juste si le Grand blond à la bedaine proéminente n’expliquait pas qu’il l’avait rencontré… Là-dessus, le jeune libraire l’interrompt et me dit, avant même que je lui tende mon Télémoustique : « Il y a un dossier super-intéressant dans la revue Philosophie Magazine sur ‘la pensée made in China’… On y parle à la fois du nu chez les Chinois, de l’héritage de la culture grecque aux JO de Pékin, des droits de l’homme occidentaux confrontés à la philosophie confucianiste, etc. ».
« Ah, bon » ? », dis-je interloqué. Faut dire, si on cause parfois politique française ensemble, on n’en n’est pas non plus à se tutoyer et à refaire le monde chaque fois que je vais acheter un journal. Et on n’a jamais causé philosophie, en plus. Là-dessus il ajoute : « Je vais vous le photocopier, c’est super-intéressant ! ».
En trois minutes, j’avais eu l’impression de vivre une scène apocryphe de Smoke. J’avais eu droit à une démonstration dithyrambique d’un échevelé en sueur sur l’existence du Yéti et à un libraire que je connais à peine et qui voulait absolument me photocopier gratuitement un dossier de philo piqué dans un magazine qu’il était censé vendre alors que je venais lui acheter un magazine télé pour ménagère de moins de 50 ans… Il y a des jours comme ça, bêtement tièdes et plats et qui, en quelques secondes, finissent joyeusement en ébullition ;-) !