La petite soeur de Corto
Hugo Pratt. Poète-voyageur, gitan des cœurs, embobineur, beau parleur, dessinateur, rêveur, manipulateur. Et père. Car Corto Maltese avait des frères et sœurs. Il y a Lucas, Jonas, Marina, puis ce demi frère dans la forêt amazonienne… et Silvina, une des filles d’Anne Frognier, une Argentine d’origine… belge, que Hugo Pratt rencontra quand elle avait seulement 13 ans et qu‘il séduira quelques années plus tard.
Pratt, ou l‘art de semer des petits cailloux, tout en nous perdant dans la forêt. Et dieu sait s’il s’est amusé à se cacher derrière les arbres.
Silvina qui a choisi de raconter, de se raconter, à travers les lignes qu’elle consacre à cet ogre vénitien, ce marin dans l’âme qui a voyagé bien plus dans sa tête qu’ailleurs. Un livre comme autant de morceaux d’un miroir brisé qui renvoie à la figure du père. Avec les déformations que cela entraîne immanquablement sur la réalité. « Rêver? « Peut-être… ».
Derrière le sourire malicieux du Vénitien il y a ce que l’on devinait: des cicatrices, des coups de canifs qui ont balafré sa vie ou celle de gens qu’il a côtoyé. Des coups reçus, des coups donnés. On n’est pas le « plus jeune soldat de Mussolini » (dixit Pratt himself) sans que cela ne laisse quelques traces, même dans le désert d’Abyssinie.
Échapper à la dure condition de terrien. Raconter des fables pour entrer dans l’apesanteur… S’inventer mille vies, mille destins… Partir, revenir… Mentir, trahir… Reconquérir. Une vie d’homme, avec ses parts d’ombre, à l’image de ses bandes dessinées. Du noir intense parfois. Et beaucoup d’éclats de lumière.
Silvina. Une fille, blonde, belle, comme une fleur. Qui a vécu dans l’ombre du Maître. Promise à un destin artistique - la mode, la radio… - mais comme engluée, empêchée de déployer ses ailes. La drogue, les excès, une certaine nonchalance…
« Avec Hugo » : un livre comme une déclaration d’amour qui ne dirait pas son nom, à un père qui ne voulait pas qu’on l’appelle papa. Une déclaration d’amour malgré tout le mal que l’on devine sous l’encre déversée. Le moindre de ces maux n’étant pas celui d’avoir été dépossédée d’un père par autant d’admirateurs et de proches qui cherchaient eux aussi une part de son estime.
Brusquement d’ailleurs, le bouquin se termine sur un rebondissement: Hugo Pratt se sait condamné et le testament est prêt. Puis, une croix éthiopienne entre les mains, il effectue le grand voyage, le dernier. A l’ouverture, rien ou presque pour les enfants. On n’en saura pas plus. Comme si, à l’aube de son dernier voyage, il avait manqué une case à celui qui en avait dessiné tellement.
« Avec Hugo », Silvina Pratt, Flamarion, novembre 2005, 280 pages.
PS:
Lecteur fidèle et explorateur (oui, s'il n'y en a qu'un c'est bien toi qui lit ces lignes) ne m'en veux pas: aujourd'hui, je vais faire du recyclage sur ce blog en republiant un papier déjà édité le 13 janvier 2006... Mais c'est pour la bonne cause: j'ai particulièrement apprécié ce livre et - maintenant qu'il y a un peu de passage par ici - j'avais envie de le partager avec un plus grand nombre...