Le regard de Willy, dans la nuit

© Willy Ronis
Je devrais ouvrir une rubrique « Insomniak’land ». Je vois des trucs la nuit parfois, je vous dis pas. Merci le Capuccino de fin de soirée… Vendredi matin sur TV5, vers 4h, j’ai aperçu comme ça Willy Ronis dans les rues de Paris. Dans un documentaire québécois sur la photo et le droit à l’image. Il y avait aussi Robert Ménard de Reporters sans frontières, la fille de Doisneau, et quelques autres figures de la photo d’après-guerre.
Willy Ronis. Cet homme a aujourd’hui près de 97 ans… Dans le reportage, on le voit se promener le long d’un parc. Accrochées aux grilles qui arpentent le parc, les photos qui ont émaillé sa vie. Le petit garçon à la baguette de pain, la femme qui se lave à la bassine, la péniche et les enfants qui jouent, etc. Dans la rue, une dame reconnaît Ronis et entame la conversation. Elle lui dit toute l’importance de son regard à lui sur sa vie à elle… Le visage du vieux Monsieur s’illumine, tel celui d’un sage oriental.
Il y a quelques années, un ami me propose de faire un livre. Il désirait publier ses photos, et me demande d’écrire quelques textes. Naît le projet des « Instants flânés », avec des visages d’enfants, des errances, du soleil et un peu d‘ombre… France, Roumanie, Italie, Espagne, Belgique, etc.
Avant même de trouver un éditeur, mon pote - mi insouciant, mi-mégalo sur le coup - me dit: « Et si on demandait à quelqu’un de connu d’écrire une préface? Willy Ronis par exemple? ». Je ris sous cape mais après tout, rien à perdre: qui n’essaie rien n’a rien. On réussit donc à obtenir l’adresse du photographe et mon pote lui envoie un petit courrier. Quelques temps après arrive la réponse: une lettre manuscrite, d’une belle écriture déliée : « Je suis touché par votre marque de confiance… Appelez-moi quand vous venez à Paris ». Un mois plus tard, coup de fil. Là, mon camarade, impressionné, s’entend dire : « Bien sûr, si c’est pour une préface c’est non! Je ne l’ai jamais fait pour personne ou presque, même pas pour mes amis ». Douche froide… Mais bon, rendez-vous est pris.
Finalement, notre livre n’est jamais paru. Il existe certes… en trois exemplaires ;-). Mais nous avons au moins, grâce à cela, rencontré Willy Ronis, chez lui à deux pas de la Place de la Nation.
Et cet homme qui a traversé le siècle, appareil photo vissé à l’œil, qui a photographié la montée du Front populaire, qui a capturé certaines des images qui représentent le mieux la France qu’on aime, celle du métissage, de la gouaille parisienne, de la tendresse qu‘on lit dans les yeux des filles… Cet homme là a passé près d’une heure et demi à regarder les photos de mon copain, à discuter et prodiguer ses conseils et à répondre à nos questions sur sa vie, ses aventures, son regard d’artiste. Au-delà de la leçon de photographie, ce fut pour mon ami et moi une rencontre humaine des plus marquante.
A propos, sur la photo en vignette, vous le reconnaîtrez peut-être: il s’agit d’un rare autoportrait, réalisé pour son premier saut en parachute, effectué à… 84 ans! Qui dit mieux? Chapeau Mister Willy!
Un extrait des « Instants flânés »,
notre projet « fâné »:

Au lieu de se faire
des cheveux
quand il n’a pas
de client
le coiffeur s’amuse
à peigner
les rayons du soleil
en attendant
Séville, 1999
(photo: le Vince)